LA MUSIQUE CRÉOLE DE LA NOUVELLE-ORLÉANS (1)

 L'HÉRITAGE MUSICAL DES CULTURES CRÉOLES DE LA NOUVELLE-ORLÉANS demeure encore un précieux trésor trop bien caché. Avant de plonger dans le bassin musical du 19e siècle, sans oublier l'extraordinaire marmite que fut Congo Square par exemple, regardons ce qui est un peu plus près de nous : le jazz de La Nouvelle-Orléans.

Les historiens reconnaissent tout à fait l'apport de la communauté des Créoles de couleur à la genèse du jazz.

Les Créoles de couleur s'appelaient, avant l'émancipation des esclaves en 1863, les gens de couleur libres. Très européanisés et catholiques - par exemple, ceux qui sont devenus musiciens ont appris à jouer de leur instrument à l'Opéra Français de La N-O - ils ont apporté à la musique des Noirs des quartiers populaires, lesquels étaient anglo-protestants, un raffinement, une technique et un sens de l'arrangement. Le jazz est né, pour simplifier, de la rencontre de ces deux groupes.

Les orchestres de jazz créoles étaient considérés les meilleurs. Louis Armstrong n'était pas un Créole, cependant son talent exceptionnel lui a permis de se joindre à un orchestre créole et ainsi évoluer plutôt rapidement... et marquer le jazz à tout jamais. On reconnait, par-delà le sens de l'arrangement, un certain son ou style créole. Par exemple le style du grand tromboniste créole Kid Ory, qui a enregistré des chansons en créole, et le style du clarinettiste (puis saxophoniste) Sidney Bechet, qui a également enregisté des chansons en créole, ressemblent à ce qui jouait à la même époque en Martinique.

Ory et Bechet ne sont pas les seuls musiciens créoles à avoir enregistré des chansons en créole. Il y a eu, entre autres, Baby Dodds, batteur extraordinaire et frère du clarinettiste Johnny Dodds, qui en a enregistré quelques-unes sur son disque Jazz À La Créole avec son trio en 1947. 

La plupart des chansons créoles qui ont été enregistrées par les jazzmans prenaient leur source dans des chansons populaires chez les gens de couleur libres et les esclaves du 19e siècle. Je ne sais pas si elles remontent jusqu'au 18e siècle - c'est probable. En général elles sont enjouées, célèbrent la bonne vie, la bonne bouffe, le bon vin. Et selon cette logique, elles ont un côté salé. Certaines étaient populaires dans les Antilles, en Haïti, peut-être même à Cuba. Il est difficile de savoir les quelles sont nées en Louisiane à part celles qui chantent les tensions entre les esclaves et les gens de couleur libres, ou l'histoire de héros marrons, ces esclaves en fuite (cf. Marron, la piste créole, film d'André Gladu).

La chanson Vous conné 'tite la maison recueillie par Irène Thérèse Whitfield (Louisiana French Folksongs, Dover, 1939) commence ainsi : Mon cher cousin / Ma chère cousine / Mo l'aimé la cuisine / Mo mangé bien / Mo bois du bien / Ça pas coûté rien.

Plusieurs des versions de la chanson de jazz Eh Là-bas commencent avec les mêmes paroles. Cette chanson créole est certainement celle qui a été enregistrée le plus de fois par les jazzmans de La Nouvelle-Orléans. Je ne sais combien de versions j'ai, peut-être une douzaine. 

Il existe, sous étiquette VOGUE, un album double de la musique de Sidney Bechet. Les morceaux sont entrecoupés de bouts d'interview. On pourrait dire de la langue de Bechet qu'elle est du français créolisé, ou alors un créole extrêmement facile à comprendre pour un francophone. Si plusieurs des Créoles de couleur au début du vingtième siècle parlaient encore un créole français comme l'attestent Robert Goffin (Histoire du jazz) et Alan Lomax (Mister Jelly Roll), il semble qu'il y ait eu du côté anglo-américain des Noirs, sans doute très peu, qui le parlaient aussi : des descendants d'esclaves créoles de la campagne venus s'insaller en ville. Après tout, Fats Domino ne s'est-il pas installé dans le neuvième arrondissement (ce 9th ward tristement célèbre pour l'avoir vu inondé après Katrina). Fats Antoine Domino, qui a également enregistré Eh là-bas, parle créole. 

Si vous écoutez Lizzie Miles chantant Eh là-bas, vous comprendrez les paroles. Plusieurs des pionniers du jazz parlaient un créole très facile à comprendre. 

  http://youtu.be/sQlzbiTSy9Y

 


Dernière modification: 24 mars 2016